CNFFDP : ce que la formation des formateurs doit prouver au Cameroun
Au Cameroun, la question de la formation professionnelle revient avec insistance chaque fois qu’on parle d’emploi, de compétitivité, d’industrialisation ou de transformation numérique. Derrière les discours sur l’entrepreneuriat et l’innovation, un problème demeure : il ne suffit pas de former davantage de jeunes. Il faut d’abord s’assurer que les personnes chargées de les former disposent elles-mêmes des méthodes, des outils et des référentiels adaptés aux réalités économiques actuelles.
C’est dans cet espace stratégique que s’inscrit le Centre National de Formation des Formateurs et de Développement des Programmes, plus connu sous le sigle CNFFDP. Créée par décret présidentiel en 2023, cette institution porte une mission structurante : contribuer à l’amélioration de la qualité de la formation professionnelle, notamment par la formation des formateurs et le développement de programmes mieux alignés avec les besoins du marché.
L’enjeu dépasse le fonctionnement d’un centre public. Il touche à la capacité du Cameroun à transformer ses politiques de formation en compétences réelles, utiles aux entreprises, aux artisans, aux jeunes diplômés, aux porteurs de projets et aux secteurs émergents.
Former les formateurs, un levier souvent sous-estimé
Dans beaucoup de débats sur l’employabilité en Afrique, l’attention se concentre sur les apprenants : leur niveau, leur motivation, leur accès aux équipements ou leur insertion professionnelle. Ces sujets sont essentiels. Mais ils masquent parfois une question plus profonde : qui forme ceux qui forment ?
Un système de formation professionnelle ne peut pas produire durablement des compétences solides si ses formateurs ne sont pas régulièrement accompagnés, évalués, mis à niveau et exposés aux évolutions des métiers. Dans les secteurs techniques, numériques, industriels ou de services, les pratiques changent vite. Les programmes figés deviennent rapidement insuffisants. Les méthodes pédagogiques centrées uniquement sur la théorie montrent leurs limites face à des métiers qui exigent de la pratique, de la résolution de problèmes et une compréhension concrète des usages.
Le CNFFDP répond donc à un besoin réel : créer un cadre capable de renforcer les compétences pédagogiques et techniques des formateurs, tout en travaillant sur la qualité des programmes. Si cette mission est menée avec rigueur, elle peut produire un effet multiplicateur. Un formateur mieux préparé peut toucher des dizaines, parfois des centaines d’apprenants. Un programme mieux conçu peut améliorer la cohérence de toute une filière.
Une ambition institutionnelle à traduire en résultats mesurables
La création du CNFFDP intervient dans un contexte où les États africains cherchent à mieux relier formation, emploi et transformation économique. Au Cameroun, comme ailleurs, le défi n’est pas seulement de créer des structures. Il est de prouver leur utilité dans le temps.
Pour devenir un acteur crédible de la transformation de la formation professionnelle, le CNFFDP devra rendre visibles plusieurs résultats : nombre de formateurs effectivement formés ou habilités, domaines couverts, régions bénéficiaires, programmes révisés, partenariats avec les entreprises, retours des centres de formation, évolution des compétences des apprenants et effets éventuels sur l’insertion professionnelle.
Sans ces indicateurs, le risque est connu : une institution peut exister administrativement sans devenir un outil de changement concret. L’enjeu pour le CNFFDP sera donc de passer d’une logique de lancement à une logique de preuve.
Le rôle stratégique des partenariats
Le CNFFDP s’inscrit aussi dans une dynamique de coopération internationale, notamment avec l’appui de la Corée du Sud. Ce type de partenariat peut apporter des équipements, des méthodes, des standards et une expérience utile en matière de formation technique et professionnelle.
Mais l’importation de modèles ne suffit pas. Pour produire un impact durable, les programmes doivent être adaptés au terrain camerounais : niveau réel des centres, besoins des entreprises locales, contraintes d’équipement, langues de travail, économie informelle, attentes des jeunes, diversité territoriale et évolution des métiers.
La réussite du CNFFDP dépendra donc de sa capacité à articuler trois niveaux : l’expertise institutionnelle, l’expérience internationale et la connaissance fine de l’écosystème local. Les entreprises, les centres privés, les experts métiers, les acteurs de l’edtech, les incubateurs, les artisans numériques et les organisations professionnelles devraient être associés à cette réflexion. La formation professionnelle ne peut pas être pensée uniquement depuis l’administration ; elle doit dialoguer avec ceux qui recrutent, produisent, innovent et transmettent déjà sur le terrain.
Numérique, entrepreneuriat, industrie : des programmes à actualiser en continu
La transformation numérique rend cette mission encore plus urgente. Dans les métiers du développement logiciel, du marketing digital, de la maintenance, de la cybersécurité, de l’agriculture connectée, de l’audiovisuel, de la fabrication ou de la gestion de petites entreprises, les compétences demandées évoluent rapidement.
Un programme pertinent en 2023 peut devenir incomplet deux ans plus tard. Les outils changent, les usages se déplacent, les marchés se structurent différemment. La formation des formateurs ne peut donc pas être un événement ponctuel. Elle doit devenir un processus continu, avec des cycles de mise à jour, d’évaluation et de retour d’expérience.
C’est là que le CNFFDP peut jouer un rôle important : aider le système à sortir d’une logique de programmes statiques pour entrer dans une logique d’amélioration permanente. Cela suppose une capacité de veille, de consultation, de documentation et de mesure.
Ce que le CNFFDP doit éviter
Le principal risque serait de réduire le CNFFDP à une structure de certification ou à un passage administratif supplémentaire. Former les formateurs ne doit pas devenir une formalité. Développer des programmes ne doit pas consister à produire des documents déconnectés des réalités professionnelles.
Le centre devra également éviter une communication trop institutionnelle, centrée sur les cérémonies, les annonces et les chiffres bruts. Le public cible — décideurs, formateurs, entreprises, jeunes, partenaires techniques — aura besoin d’informations plus substantielles : quels métiers sont priorisés ? Quels référentiels sont utilisés ? Comment les entreprises sont-elles consultées ? Quels critères permettent d’évaluer un formateur ? Comment les programmes sont-ils testés ? Quels résultats sont observés après leur mise en œuvre ?
Ces questions ne sont pas secondaires. Elles détermineront la crédibilité de l’institution.
Une opportunité pour structurer la compétence
Le CNFFDP arrive à un moment où le Cameroun a besoin de mieux organiser sa chaîne de compétences. L’économie numérique, l’entrepreneuriat, les métiers techniques et les services modernes ne peuvent pas se développer uniquement par enthousiasme individuel. Ils exigent des compétences fiables, reproductibles, évaluables et adaptées aux besoins réels.
Si le centre parvient à travailler avec méthode, transparence et ouverture, il peut devenir un maillon utile entre politique publique, formation, entreprises et innovation. S’il se contente d’exister comme nouvelle structure institutionnelle, son impact restera limité.
La question n’est donc pas de savoir si le CNFFDP est nécessaire. Il l’est probablement. La vraie question est de savoir s’il saura produire des preuves : des formateurs mieux préparés, des programmes plus pertinents, des partenariats plus ouverts et une contribution visible à l’employabilité.
Dans un pays où les talents existent mais où les passerelles entre formation et économie restent fragiles, cette mission mérite mieux qu’une simple annonce. Elle mérite un suivi exigeant.
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